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Dans notre belle et vaste région, il y beaucoup de « bouts du monde »: la toute fin de la dune à Hâvre Aubert aux Îles de la Madeleine, le phare de Pointe-Plate dont Patricia vous parlait il y a quelques semaines, ou celui de Bonavista quand la falaise cède brutalement à la vague.

Tous des endroits où, comme le dit joliment l’amie Sandra Lecouteur à propos du phare de l’Île Miscou, « même les oiseaux virent de bord. » Cette fois, je vous emmène à la découverte d’un autre bout du monde: la péninsule de Port-au-Port à Terre-Neuve.

Crédit: Wikipedia

Un des mes collègues de Radio-Canada, James Bamber, disait de la péninsule de Port au Port, sans aucune malice, qu’elle était l’appendice de l’île de Terre-Neuve. C’était bien vu.

Située sur la côte ouest de l’île de Terre-Neuve, la péninsule baigne dans le golfe du Saint-Laurent. Modeste de taille – 40 km par 50 km – elle abrite une vingtaine communautés et environ 12 000 habitants.

Comme vous pouvez le voir sur la carte, la majorité des endroits ont des noms français, même si aujourd’hui, certains ont été anglicisés. Le plus joli exemple de cette dérive vers l’anglais est « Pic à Denys » qui a été rebaptisé « Piccadilly »!

Ceci dit, les Français ont fait de même en baptisant l’endroit Port au Port alors que les Basques l’avaient appelé Opor Portu, qui signifie un port où il fait bon s’abriter.

Berceau de la francophonie terre-neuvienne

 

Le rivage à la Grand’Terre – Crédit photo: l’Heure de l’Est

Aux débuts de la colonisation anglaise de Terre-Neuve, les Anglais ne s’intéressent pas à la côte ouest de l’île, ce qui en fait un endroit de choix pour tous les autres: basques, pêcheurs français, Mi’kmaqs et Acadiens.

Ce sont des Acadiens du Cap-Breton principalement qui arrivent sur la côte ouest de l’île à la fin du dix-huitième siècle. Il s’installent aux alentours et dans la région de Stephenville aujourd’hui, pour combiner agriculture et pêche de subsistance.

L’héritage français

Pour ce qui est de la péninsule proprement dite, ce sont plutôt des pêcheurs français qui s’y installent aux dix-neuvième siècle.

Ces valeureux immigrants sont des « déserteurs » de la pêche française – des hommes qui se cachent dans les bois, au moment où leurs navires s’apprêtent à rentrer en France, pour tenter leur chance au Nouveau Monde.

Comme ce Jean-Baptiste Letaconnoux qui repose dans le cimetière de l’Anse à Canards, aux côtés des Félix, Bozec, Benoît, Duffenais et Leblanc devenus White.

S’installent aussi dans la péninsule des pêcheurs de Saint-Pierre et Miquelon qui fréquentent chaque printemps les lieux pour une pêche saisonnière et qui décident de rester. Ils ont pour nom Briand, Ollivier, Quann ou Ozon.

Tous ces gens de diverses origines françaises, forment le berceau de la francophonie de la province de Terre-Neuve-et-Labrador.

Des secondes noces

Tout le long de la côte de l’île de Terre-Neuve, partout où des Bretons ou Normands s’installaient au printemps pour pêcher et sécher la morue, il y a eu des déserteurs de la pêche française, de Port au Choix à Conche en passant par Plaisance.

Mais la région de Port au Port est le seul endroit de ce qu’on appelle « la côte française » où les pêcheurs français récemment installés ont pu trouver des épouses catholiques ET francophones (plutôt qu’irlandaises). Ils épousèrent ces jeunes acadiennes pour former des familles françaises. Jusqu’à la fin du vingtième siècle, sur la péninsule de Port au Port, on parlait français dans tous les foyers et beaucoup de parents ne parlaient même pas anglais.

J’aime à dire que ce mélange de sang français « de France » et acadien, ici-même, au dix-neuvième siècle, représente en quelque sorte les secondes noces de la France et de l’Acadie.

Les villages francophones

Sur la péninsule, on compte trois principaux villages où se trouvent les écoles françaises, les associations francophones et une vie en français.

En venant de Stephenville, gardez la droite sur la Route des ancêtres et, une fois rendu à Lourdes (et oui, les habitants y ont installé une grotte, juste à côté de l’église!), bifurquez à droite en direction de l’Anse à Canards.

Vous vous sentirez seul au monde, on vous le garantit. La route suit le rivage et passe à Maison d’hiver. II ne reste plus rien aujourd’hui des bois qui s’y trouvaient et dans lesquels les pêcheurs hivernaient pour se mettre un peu à l’abri des éléments, mais on sent une sorte de présence dans cet isolement.

Peu après vous arriverez à l’Anse à Canards. D’abord le cimetière où repose le violoneux très connu Émile Benoît, puis quelques maisons, des jardins, un petit port de pêche et une route, bientôt en terre, qui mène au bout de la barre sablonneuse de Port au Port.

Un petit port y est maintenant aménagé ce qui n’était pas le cas lorsque les pêcheurs de Saint-Pierre et Miquelon s’y installaient des années 1880 jusqu’en 1904 pour une pêche printanière. C’était le cas de mon arrière grand-père, Victor Lemétayer, ou de celui de mon mari, un certain Alphonse Gautier. (plus de détails là- dessus dans mon roman « Les litanies de l’Île-aux-Chiens« , « l’Île aux Chiens » en France).

Si Port au Port est le bout du monde, la Barre, comme on l’appelle, c’est le « boutte du boutte ».

De tous les côtés, la mer, les embruns, le goût de sel sur les lèvres! Asseyez-vous, déballez le pique-nique et respirez à pleins poumons.

Vers la Grand’Terre

Sur le chemin du retour, une fois rendu de nouveau à Lourdes, prenez à droite vers Trois Cailloux. Un petit peu plus loin vous arriverez à La Grand’Terre – ainsi nommée par les pêcheurs français installés pour la pêche sur l’Île Rouge juste en face.

C’est là que se trouve le centre scolaire et communautaire Saint-Anne, le centre névralgique de la communauté francophone et acadienne. Il abrite une garderie, une école de la maternelle à la 12ème année et l’Association régionale de la côte ouest (ARCO).

Le village longe la mer et, vue du rivage, l’Île Rouge – haut lieu de la pêche française au dix-neuvième siècle – a très souvent l’air d’un bateau fantôme, selon la lumière qui perce à travers les nuages, la direction du vent ou les bancs de brume. C’est magique! Vraiment.

Un dernier bout

Le moment est venu de se rendre à Cap St.Georges, de l’autre côté de la montagne. Autrefois, il aurait fallu faire demi-tour, retourner à Picaddilly et prendre la péninsule par l’autre côté! Fort heureusement, depuis les années 90, une route relie les deux villages, à travers la montagne et les steppes. Il vente fort là haut!

 

Les gens de Cap Saint-Georges s’appellent Cormier, Benoît ou Cornect, ils ont été les premiers à se donner une association francophone au tout début des années 1970 – Les Terre-Neuviens français – qui est encore là aujourd’hui. « Au boutte du Cap », oui c’est un lieu précis, un monument de l’Odyssée acadienne témoigne de l’histoire de leurs ancêtres. Tous les étés, juste à côté, dans le four construit en 2004 par des amis bretons, on cuit du pain!

Dans le soir tombant la fête bat son plein: on danse au son des reels de violon et de l’accordéon, jeunes et moins jeunes, touristes et locaux. Une visite hors du temps sur la péninsule de Port au Port, ou comme le disent les habitants, « au pays du Bon Dieu ».

Françoise Enguehard

Françoise Enguehard

Native de Saint-Pierre et Miquelon, Françoise est établie à Saint-Jean de Terre-Neuve depuis plus de quarante ans. Journaliste (anciennement à Radio-Canada, aujourd’hui chroniqueuse pour l’Acadie Nouvelle) , auteure reconnue, bénévole de la communauté francophone de l’Atlantique (Présidente de la Société Nationale de l’Acadie de 2006 à 2012 et de la Fondation Nationale de l’Acadie depuis 2014), elle connaît intimement la région de l’Heure de l’Est, ses gens et les défis qu’ils relèvent au quotidien. Femme d’affaires, elle dirige VIVAT Communications, une firme spécialisée dans la traduction et les communications.

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La péninsule de Port-au-Port: au pays du Bon Dieu

La péninsule de Port au Port, à Terre-Neuve . Acadiens et pêcheurs français en ont fait le berceau de la francophonie provinciale