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Hier matin, depuis ma cuisine, je pouvais entendre les vagues en furie de la tempête Fiona. Il n’en fallait pas plus pour me ramener quelques semaines en arrière, à la balade à Pointe-Plate de cet été. Pointe-Plate où le bruit des vagues n’est pas occasionnel mais un fond permanent, la plupart du temps assourdissant. C’est dans ce décor de vagues et d’embruns, entre ciel et mer, que ma mère, ses 4 frères et sœur et leurs parents ont vécu durant presque toute la décennie des années 50. Mon grand-père y était gardien de phare.

La carte de Saint-Pierre et Miquelon

Ça faisait des années que je n’y étais pas allée. 20 ans, 25 peut-être, je préfère ne pas savoir. C’est tous les ans le projet de l’été, ma « Promenade au Phare » à moi; cette balade qu’on prévoit toujours et qu’on repousse année après année. On en a tous une.

Il faut attendre un beau week-end. Prendre le bateau pour Langlade un samedi matin. Partir, le pique-nique dans le sac à dos. Marcher jusqu’à Pointe-Plate et rentrer le soir par le même chemin. Le sac à dos vide, et l’appareil photo plein. Une toute petite expédition. Cette année, je l’ai faite.

Marie, ma mère, était à Langlade, elle allait être notre guide première classe pour cette balade aux allures de pèlerinage.

La Route de Pointe-Plate

Dans notre famille, le chemin qui mène à Pointe-Plate ne s’appelle pas « sentier » comme on le voit dans les guides touristiques, mais « route ».

Peu importe s’il s’agit aujourd’hui d’un chemin herbeux et boueux alternant avec un ruisseau qui longe un talus recouvert de bleuets et une vague piste traversant des tourbières détrempées, c’est la Route de Pointe-Plate. Cette route qui reliait les quelques habitants de cette minuscule presqu’île de la côte sud-ouest de Langlade au Ruisseau Debon, au Gouvernement et, destination ultime, à Miquelon, en passant par la Pointe-au-Cheval.

Une île dans l’île, reliée par un cheveu de tourbe et de galets et où on a construit le phare de Pointe-Plate en 1883.  …

Parce que « le Niobé a

REine victoria phare de pointe platecoulé à l’ouest de Miquelon et que la Reine d’Angleterre a voulu deux phares pour que les feux de Pointe-Plate et du Cap Blanc se croisent sur

 les Veaux Marins« . Toute mon enfance on me l’a répété, ça m’est resté. J’aimais imaginer la Reine Victoria, altière, couronne sur la tête, depuis son trône flamboyant, ordonner solennellement la construction de ces phares du bout du monde où grand-père aurait par la suite à accomplir une mission royale.

C’est ainsi que, un peu grâce à une Reine qui n’était pas la sienne, de 1950 à 1959, Georges Ozon, mon grand-père, donc, fut en poste à Pointe-Plate en tant que gardien de phare et gardien de sirène.

À Pointe-Plate, en famille

Il y a quelques mois, en fouillant dans les albums de mes grands-parents, j’ai trouvé cette photo étonnante de grand-mère (Madeleine Ozon, née Detcheverry, deuxième personne en partant de la droite) qui revenait à Pointe-Plate après avoir accouché de son 3ème enfant, Marie. Le bébé est dans le petit berceau devant le monsieur qui se tient debout, les deux « grands », Paule et André sont devant.

Arrivée de Marie à Pointe-Plate, novembre 1950.

C’était le début de leur séjour à Pointe-Plate. En famille, ils y resteront 8 ans. Les deux ainés, Paule et André y étaient déjà, Marie arrivait, plus tard, Bernard les rejoindra. Puis Georges fils.

Allez, hue … Mignon

Mignon le bien nommé.

La route de Pointe-Plate se pratiquait alors en charrette à cheval. À l’époque, l’engin de propulsion portait le joli nom de Mignon. Il a laissé dans la famille la réputation d’un caractère bien trempé, bienveillant et têtu. C’est ainsi qu’avec Mignon attelé à la charrette construite sur place, Georges et Madeleine pouvaient quitter la pointe quelques heures et se déplacer avec leurs 5 enfants encore tout petits.

Vous voyez Marcel Pagnol dans La Gloire de Mon Père ? Dites-vous que c’était la même chose, mais à Langlade. Aussi champêtre et bucolique.

Ce n’était pas de la garrigue, mais des tourbières. Ce n’était pas des grives, mais des perdrix. Ce n’était pas le thym et le romarin, c’était le thé de James et les platebières. C’étaient sûrement les mêmes collets.

Cette route, parcourue des centaines de fois mériterait à elle seule un ouvrage d’anecdotes et de souvenirs. Des souvenirs vécus, ou des histoires beaucoup plus anciennes, il y en a des tonnes qu’il faudrait un jour compiler pour éviter qu’ils ne disparaissent à jamais.

Les fermiers de Couillette, la fameuse Plaine des Gaules et son brouillard fatal, les travaux de drainages, ou telles souches toujours visibles le long du chemin, restes d’arbres sciés par Georges pour élargir le passage. Ces sapins en file indienne que les enfants prenaient pour une locomotive tirant ses wagons. Cette plaine interdite aux gardiens pour les plate-bières tant que l’épouse d’un petit chef n’était pas allée y faire sa cueillette …

Les histoires de chasse, les souvenirs familiaux, le mauvais temps, le beau temps, la vie de famille, la nappe du dimanche midi pour ne pas perdre la notion du temps qui passe, les pique-niques, les visites à Miquelon, les balades à cheval etc Marie nous en a livrés quelques-uns tout au long de la balade.

Beaucoup s’imaginent une vie rude, je crois que dans une certaine mesure elle était moins rude que celle de nos enfants d’aujourd’hui. Il n’y avait pas d’école, c’est Georges et Madeleine qui se chargeaient des premières années d’instruction de leurs enfants. En 2022 ils auraient l’air « roots », très tendances. En réalité, ils n’avaient rien de Robinson, et n’ont tiré aucune gloire d’avoir élevés leurs enfants de cette manière. Ils étaient là, c’était leur vie et ils aimaient ça. C’est tout.

Des vagues et des souvenirs

L’arrivée à Pointe-Plate n’a pas changé depuis cette époque, c’est toujours la silhouette gracile du phare qui se détache en premier.

Le phare de Pointe Plate

Les maisons des gardiens de phare n’existent plus, elles ont été détruites dans les années 80. Il en reste les fondations, recouvertes par l’herbe. Les deux maisons que vous voyez sur les photos sont pour l’une une « cabane de chasse » et pour l’autre, l’abri du personnel en charge de l’entretien des phares et balises.

Plus rien des jardins, ni des poulaillers. En revanche, il reste les rails de l’unique wagon, qui allaient du plain (le rivage) aux maisons. C’est par la mer, et par beau temps que se faisait le ravitaillement des gardiens de phare. Une opération souvent périlleuse, surtout en hiver. Les hommes ne décidaient pas de grand-chose à cette époque, c’était la météo qui avait le dernier mot.

Le phare n’est pas en assez bon état pour être visité, il est classé monument historique alors peut-être qu’un jour il sera remis en état. Je me souviens y être montée dans mon enfance et d’avoir eu le vertige, tout en haut de la passerelle, le dos collé au vitrage.

Pour nous, autant que la lentille et son entretien méticuleux, c’est l’escalier pour y accéder qui tenait une bonne place dans les souvenirs familiaux. Un escalier à gravir plusieurs fois par jour et qui entretenait le cardio des gardiens, surtout quand il fallait le monter à toute vitesse !

Ceci parmi tant de petits détails qui ont fait de Pointe-Plate un lieu de vie hors du commun qui a profondément marqué tous ceux qui y sont passés.

Cet article est une toute petite contribution pour garder vivante la mémoire de la vie des gardiens de phare de l’archipel et de leur famille, et des phares de l’archipel en général. D’autres s’y emploient avec énergie, Marco, notamment. C’est un patrimoine immatériel que nous devons essayer de conserver. 

 Je vous conseille vivement l’écoute du podcast « Parole de Morue » de Karine Gaulin. Un épisode est consacré à Bernard, le frère de Marie, il raconte quelques-uns de ses souvenirs de Pointe-Plate. Voici le lien : Parole de Morue : Pointe-Plate – Épisode 3/4 sur Apple Podcasts

N’hésitez pas aussi à vous rendre à Pointe-Plate, c’est une belle balade, très fréquentée en été, comptez environ 16 kilomètres pour l’aller-retour si vous débutez depuis la plaine Capandeguy. Vous ne regretterez pas votre journée !

 

Patricia Detcheverry

Patricia Detcheverry

Après 10 ans en régie publicitaire, je me suis lancée dans l'hôtellerie et j'ai vécu (encore) 10 ans au rythme des saisons touristiques. Freelance depuis 2017 j'allie mon regard de professionnelle du tourisme et mes compétences en communication pour faire connaitre ma région à travers divers sites web. J'adore faire découvrir les petits endroits paumés où personne ne va, les petites routes ignorées et les gens, toujours les gens !

6 commentaires

  • Alain GUERINI dit :

    Bonjour, je viens de lire cet article qui nous fait envie de venir à St Pierre et Miquelon, ça fait deux,trois ans que nous devons y aller,mais qui été reporté à cause du convid.
    Nous espérons venir bientôt et surtout continuer ces articles qui nous font rêver et de voyager
    A bientôt, je l’espère.

  • Gérard COURBON dit :

    Merci pour cette belle histoire familiale. Sauvez en effet ce patrimoine immatériel.
    Gérard
    FRANCE

  • solange dit :

    Très beau récit de votre épisode familiale .
    Grand merci pour vos photos/vidéos Dommage que ce phare soit à l’abandon.
    Chez moi, il a été restauré, il est magnifique et majestueux, il est planté là depuis si longtemps, il se nomme le Phare de Cordouan (estuaire de la gironde)

    A bientôt
    Solange

  • Daniel Briand dit :

    Article très intéressant. Pointe Plate c’est magnifique !

  • Marie dit :

    Je n’irai peut-être jamais dans votre pays, dont je rêve. Mais c’est pas grave : grâce à vous, je voyage non seulement dans les paysages mais dans la tête des gens qui les voyaient !
    Merci merci !

  • Philippe Basque dit :

    Belle histoire!

Répondre

Gardien de phare à Pointe-Plate, en famille.

Une balade en août est l'occasion de remettre en lumière une part du patrimoine de Saint-Pierre et Miquelon : ses phares et leurs gardiens.