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Dans bien des endroits de notre région on démolit allégrement le patrimoine bâti – à Saint-Pierre et Miquelon par exemple, on vient de procéder à la démolition de l’Ouvroir Saint-Vincent, sans aucun doute le plus ancien bâtiment de l’archipel, à 153 ans d’âge!  À Bonavista, Terre-Neuve, on fait tout le contraire. Pourquoi? Et surtout, comment? On vous explique.

 

Un richissime patrimoine bâti

 

L’Établissement Ryan, Bonavista, TNL

À l’apogée de la pêche à la morue, dès le 18ème siècle et jusqu’au milieu des années 1900, Bonavista était une communauté florissante et très riche. Les marchants et autres notables de l’époque s’y faisaient construire de superbes demeures. La ville avait ses commerces, ses églises et même, grande rareté, son théâtre.

Pour vous donner une idée du patrimoine bâti de Bonavista, considérez que dans cette communauté de quelque 4000 habitants et ses environs, la société historique locale a recensé mille (oui, 1000!) bâtiments patrimoniaux.

Pour avoir visité les lieux dans les années 1990, je peux vous dire que la majorité des ces joyaux du patrimoine étaient à l’époque en ruines, à l’image de l’économie locale, décimée par l’effondrement des stocks de poisson et le moratoire à la pêche.

Aujourd’hui, même les ruines qui demeurent comme celle-ci, sont promises à une belle rénovation et à un avenir prometteur. Restaurant, hôtel de luxe, maison privée … on peut se demander, à juste titre, quel merveilleux futur attend ce bâtiment.

La vision d’un homme

Quand je suis retournée à Bonavista, l’été dernier, j’ai été tout simplement époustouflée.

Dans le premier article que j’ai écrit, en août dernier, on peut découvrir certains des joyaux architecturaux de la ville aujourd’hui.

Alors à qui doit-on ce renouveau quasi miraculeux? À un enfant du lieu, John Norman, 34 ans, passionné dès sa jeunesse par l’histoire et le patrimoine de Bonavista. Parti étudier, il revient vivre chez lui et décide de redonner vie à sa communauté et à son histoire.

Pour cela, il met en application un principe appris très tôt au sein de la société historique locale: Utiliser le patrimoine bâti pour créer une économie.

Une vision appliquée

Le concept est simple: acheter des édifices historiques en ruine, documenter leur histoire, les reconstruire à l’identique, en restant fidèle aux matériaux, savoir-faire et traditions de l’époque et leur redonner vie. Ces petits bijoux sont ensuite vendus à des particuliers pour y vivre ou pour en faire des résidences de tourisme.

C’est le cas, par exemple, de la maison que j’ai louée l’été dernier, une charmante maison traditionnelle. Achetée par un couple d’enseignants des environs, elle est louée toute l’année, pas seulement l’été.

Décorée de façon traditionnelle mais avec tout le confort moderne, on ne pouvait rêver mieux, face à l’océan. Le fait de s’installer dans une maison patrimoniale a tout un charme comparé à un hôtel ou motel.

 

Dans le cas des édifices commerciaux rénovés, les bâtiments doivent être occupés par des entreprises nouvelles qui n’existaient pas auparavant à Bonavista.

C’est le cas du Newfoundland Salt Company, que nous vous présentions l’automne dernier et de la galerie d’art Sheep Shop. Tous deux louent leur bâtiment qui a été rénové selon leurs besoins particuliers.

À vrai dire, j’ai rarement vu des locataires aussi heureux!

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Se donner les moyens

Naturellement, pour réussir dans ce type de projet, il faut voir grand et beaucoup plus loin que le bout de son nez. Et John Norman, ne manque pas d’idée.

Il a commencé par acheter quelques maisons avec l’aide de deux investisseurs séduits par son idée. Puis, voyant le potentiel, il a créé une entreprise – Bonavista Living dont le slogan en dit long: Préserver l’histoire pour la vie d’aujourd’hui. 

Bonavista Living est en charge de l’identification, de la rénovation et de la vente des maisons individuelles.

Pour ce qui est des bâtiments d’affaires, magasins, bureaux etc…, John Norman, a créé Bonavista Creative. Cette fois, l’objectif est d’attirer à Bonavista des entreprises originales, novatrices, en leur proposant des locaux sur mesure, à des prix bien plus abordables qu’à Saint-Jean de Terre-Neuve.

Jusqu’à présent une cinquantaine de petites entreprises se sont installées sur place et d’autres suivront. Dans ce bâtiment en court de rénovation, par exemple, devrait ouvrir l’été prochain un atelier et économusée du tissage.

Emplois et activité économique

Bonavista a bien quelques atouts: une usine de traitement de poisson y opère, de manière saisonnière seulement et emploie 260 personnes et quelque 80 occasionnels, un site historique national, les établissements Ryan et le Matthew, la réplique du navire de John Cabot, utilisée pour refaire la traversée historique en 1997.

Mais 50 entreprises nouvelles dans une petite communauté comme Bonavista, ça fait du monde, du pouvoir d’achat tout neuf et des revenus municipaux. La preuve se voit clairement partout dans la ville et ses environs: restaurant haut de gamme, brûlerie de café, galeries d’artisans, boutiques, ne manquent pas et la ville est impeccablement tenue.

Toutes ces rénovations, tout cet essor, ces charmantes maisons à louer et ces infrastructures ont relancé une industrie touristique qui s’essouflait. L’été dernier, Bonavista et ses environs ont même décroché la nomination de Géoparc de l’UNESCO, un autre atout de taille.

Savoir y faire

Ce qui est particulièrement impressionnant dans la vision de John Norman, c’est le nombre d’emplois de qualité qui en découlent – bien supérieur à ce qu’offrirait la boule à démolition. Des gens travaillent toute l’année aux projets de rénovations, apprennent et transmettent des savoir-faire traditionnels.

Lors de ma visite l’été dernier, il y avait des travailleurs sur des dizaines de maisons, des couvreurs, des gens à poser des fenêtres à l’ancienne, des peintres en bâtiments, des maçons.

Alors, il était logique que la toute dernière entreprise, issue de ce concept, soit Bonavista Creative Workshop. Il s’agit d’un atelier de menuiserie qui propose à la vente portes, fenêtres et autres éléments de construction, sur mesure, à l’ancienne et dans les règles de l’art.

L’entreprise est victime de son succès, on me dit qu’il faut s’armer de patience lorsqu’on commande parce que les menuisiers n’arrivent plus à répondre à la demande locale et régionale.

Monsieur le Maire

Depuis 2017, John Norman est  Maire de Bonavista. C’est logique, il servait déjà au conseil municipal à 18 ans! Tous ceux et celles qui se moquaient de ses idées, à l’époque, ont depuis longtemps changé d’avis.

De tous mes voyages dans la région, je n’ai jamais vu une application à si grande échelle du concept de patrimoine comme moteur économique.

Bonavista offre de précieuses leçons à tirer pour notre région. La plus importante, est peut-être qu’ici c’est l’individu qui fait la différence et non l’état.

Et si Bonavista – 4000 âmes – peut revitaliser son économie par son patrimoine, cela doit pouvoir se faire ailleurs.

Pour en savoir un peu plus, visionnez ce court extrait (en français) d’un documentaire sur l’initiative de John Norman. (Crédit Wats Films, 2014 pour la saison 2015-2016 de « Les Aventuriers Voyageurs »)

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Françoise Enguehard

Françoise Enguehard

Native de Saint-Pierre et Miquelon, Françoise est établie à Saint-Jean de Terre-Neuve depuis plus de quarante ans. Journaliste (anciennement à Radio-Canada, aujourd’hui chroniqueuse pour l’Acadie Nouvelle) , auteure reconnue, bénévole de la communauté francophone de l’Atlantique (Présidente de la Société Nationale de l’Acadie de 2006 à 2012 et de la Fondation Nationale de l’Acadie depuis 2014), elle connaît intimement la région de l’Heure de l’Est, ses gens et les défis qu’ils relèvent au quotidien. Femme d’affaires, elle dirige VIVAT Communications, une firme spécialisée dans la traduction et les communications.

8 commentaires

  • LeBouthillier, Lucie dit :

    Une vision exceptionnelle et inspirante pour sauvegarder le patrimoine bâti en créant une nouvelle économie. Un modèle à suivre pour nous puisque beaucoup de notre patrimoine bâti à été détruit et continue de l’être. Que restera-t-il de nous? Merci Françoise de nous offrir cette histoire de réussite qui donne espoir que d’autres suivront et nous réconcilient avec la bêtise de certains.

  • Mary Gee dit :

    Great story about the work being done in Bonavista. There’s a significant downside to the business model which favors local buyers over ‘outsiders’. Especially now with the severe travel restrictions.

  • Marie Stamp dit :

    Très belles observations et photos magnifiques! Merci beaucoup de cet article intéressant!

  • dugue lebert marie agnès dit :

    bonjour

    super votre article. c’est très bien qu’on puisse restaurer d’anciens bâtiments historiques,
    en France on a l’habitude de tout casser pour construire du neuf, faisant fi du passé et
    de l’histoire des lieux.

    il faut toujours se battre pour les conserver

    Mme Enguehard connaitriez vous une ou des personnes dans la province du Saskhewan qui accepteraient de correspondre avec moi ?

    80 personnes de ma commune Carquefou, près de Nantes, sont parties en 1905 pour fonder une nouvelle bourgade St Brieux.
    j’aimerai pouvoir en discuter avec une ou plusieurs.

    vous pensez que ce serait possible ? sinon à qui m’adresser ? à la mairie de cette petite ville ?

    en français bien sûr, mais peu doivent encore parler français

    merci

    mes amitiés de France

    marie agnès

  • Nadine Belin dit :

    Non seulement, j’aime la plume de Françoise Enguehard, mais la pertinence des choix de John Norman réjouit le cœur à la fois des économistes et des passionnés de Patrimoine. En ce qui me concerne, je frémis à toute évocation de démolition à St Pierre.

  • jean j GAUDET dit :

    Quelle chance pour Bonavista d’avoir la combinaison du pouvoir créatif, économique et politique agissant sur un patrimoine existant . Merci Françoise de nous présenter cette initiative rafraïchissante .

  • Mahé Marie-José dit :

    Ça donne envie d’y aller. Ce serait bien que toutes ces jolies communautés fasse la même chose. Un bel exemple de création d’emplois qui bénéficiera le tourisme en plus de sauvegarder l’histoire. Dommage qu’à Saint-Pierre beaucoup n’ont pas l’air d’apprécier la valeur de l’héritage.

  • Rozie alice dit :

    Bravo Francoise Enguehard.
    Vous avez raison. Tout doit venir des gens. Je me suis toujours demandée pourquoi on avait détruit l’unique phare à l’intérieur des terres en Amerique du Nord. Paradoxalement à SPM on aime bien évoquer le passé. Le musée héritage en est la preuve.
    Mais pourquoi cette dernière démolition ?

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