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Les tapis hookés de Chéticamp

En cette journée internationale de la Femme, nous mettons à l’honneur les générations d’artisanes et artistes acadiennes de Chéticamp, au Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, qui perpétuent depuis un siècle la tradition du tapis « hooké » (« hook » en anglais, c’est un crochet et comme vous allez le voir, c’est l’instrument essentiel pour la confection de ces tapis).

Ou comment une tradition utilitaire et familiale est devenue à la fois une épopée artistique et une industrie prospère.

De l’utilité des tapis

Comme l’explique le père Anselme Chaisson dans son livre sur les tapis de Chéticamp, « le froid des planchers l’hiver incitait les femmes à confectionner des tapis en vue de se protéger les pieds et d’être plus confortables. » Et, selon les principes de l’économie domestique, vous comprenez bien qu’il était hors de question de dépenser inutilement pour les réaliser!

Tapis
Tapis de défaisures d’inspiration moderne

Au départ, on faisait des tapis de défaisures, ce procédé que notre ami Philippe Basque a documenté pour nous au Village Historique Acadien et qui consistait à utiliser des morceaux de laine inutilisable autrement pour faire des tapis. Puis, on se mit à faire la même chose avec des bandes de tissus pour faire des tapis tressés ou encore des catalognes (cette fois, sur un métier à tisser). On arriva ensuite aux tapis à breillons, lanières de tissu accrochées sur du jute et, finalement, au tapis hooké, suivant le même principe mais cette fois avec de la laine.

L’histoire des tapis

Pendant longtemps, les tapis réalisés par les femmes de Chéticamp n’étaient destinés qu’à un usage domestique. Mais, vers 1920, arrivèrent les colporteurs qui arpentaient la province pour vendre leur marchandise.

Ils ne tardèrent pas à repérer les beaux tapis dans les maisons qu’ils visitaient et, flairant la bonne affaire, ils commencèrent à les échanger contre leur marchandise. Les femmes ne parlaient pas anglais alors les négociations étaient rarement à leur avantage: sept tapis de 3m carrés contre un manteau d’hiver bon marché ou contre deux couvertures en simple flanellette!

Petit à petit, ce commerce augmenta, certaines personnes ouvrirent même des magasins pour vendre les tapis aux visiteurs et aux touristes.

Alexandre Graham Bell n’est jamais loin!

L’inventeur du téléphone passait ses étés à Baddeck, non loin de là et, parmi les amis de la famille, arriva au Cap Breton une artiste américaine, Lilian Burke, à qui Madame Bell – toujours à la recherche de façons d’aider la population – montra des tapis hookés. En 1924, à l’invitation de la fille des Bells, Marian Fairchild, Lilian Burke arriva à Chéticamp.

Mademoiselle Burke leur enseigna de nouvelles techniques pour teindre la laine. Elle leur suggéra une autre teinture (…) Comme fixatif, elle leur recommanda l’acide sulfurique au lieu du vinaigre. Enfin, elle leur apprit qu’avec un mélange dosé des couleurs primaires, rouge, jaune et bleue, elles pouvaient obtenir toutes les teintes et nuances désirées. Elle insistait pour qu’on n’utilisât que les couleurs pâles et douces et recommandait de se servir de la laine de première qualité. L’aspect des tapis changea totalement et prit un tournant qui allait assurer la renommée à cet artisanat de Chéticamp. (Père Anselme Chiasson)

En peu de temps, Lilian Burke se mit à vendre ses tapis à Baddeck puis à New York. Une fois rentrée chez elle, elle envoyait ses commandes de tapis (avec les motifs choisis) et son agente sur place s’occupait du reste. On dit que durant la crise économique de 1929, Chéticamp devint « un chantier à tapis ». Apparemment, tout le monde, femmes, hommes et enfants, jeunes et moins jeunes, tout le monde se mit à travailler « au tapis ».

Comment on fait?

Aujourd’hui l’industrie du tapis est redevenue bien plus modeste mais la manière de procéder n’a pas changée et elle est transmise d’une génération à l’autre, comme on l’explique ici à Patricia (au temps où on voyageait encore!!):

L’évolution du tapis hooké

 

 

Les débuts du tapis hooké ont été modestes et les premiers motifs bien simples.

Les femmes reproduisaient des dessins vus sur des cartes de Noël ou encore des fleurs.

tapis hookés

Certains tapis étaient des créations personnelles qui tenaient beaucoup de l’art naïf et exprimaient une vision du village ou de la mer et de la nature environnante.

Encore aujourd’hui d’ailleurs, une grande partie de la production de tapis demeure d’inspiration naïve, ce qui leur donne un charme indéniable.

Il faut dire que la simplicité ou la complexité des tapis repose sur la quantité de couleurs requises – ce qui exigeait de la part des artistes une expertise considérable au moment de teindre les écheveaux de laine.

Tapis hooké
Tapis du Bicentenaire de Chéticamp

Exemple: ce tapis réalisé d’après un dessin de Gérard Deveau par Annie-Rose Deveau, Marie-Hélène Maillet, Lorraine Poirier et Marie-Edna Roach:

  • Dimension: 2,74 m x 2, 13m
  • Durée du travail: 3 mois et demi – 2 200 heures de travail
  • 90 couleurs
  • 9 kilos de laine et,
  • 1 306 368 points !

Une artiste incontestée

Tapis hooké
Le premier tapis d’Élizabeth Lefort

Si Lilian Burke a permis aux tapis de Chéticamp de se faire connaître un peu partout, c’est la Chéticantaine Elizabeth Lefort  qui a fait de ses tapis des œuvres d’art à part entière dont certaines ont été offertes aux grands (et grandes!) de ce monde.

Son premier tapis, produit en 1940, était une reproduction d’une carte de vœux reçue pour Noël. L’image l’avait séduite avec ses canards, ses moutons et sa maison à pignons.

« Elle dessina la scène à l’échelle, à main levée, sur une toile de jute, pour ensuite entreprendre de teindre sa laine en 28 nuances de brun et enfin elle procéda à la réalisation même du tapis », explique Daniel Doucet dans le livre qu’il lui a consacré « L’artiste canadienne de la laine. »

Ce n’était qu’un modeste début pour l’artiste qui alla vendre cette première œuvre pour 25$.

Profondément croyante, l’artiste expliqua un jour qu’elle avait compris que son destin était d’exprimer son art. Elle consacra d’ailleurs bon nombre de ses œuvres monumentales à des scènes religieuses, comme cette crucifixion qui lui prit 11 mois de travail et pas moins de 510 couleurs.

 

 

Tapis
La crucifixion – Elizabeth Lefort

Au sommet de son art

Éventuellement, l’artiste passa même au portrait, une énorme transition qui lui ouvrit les portes de la Maison-Blanche pour son portrait de Dwight Eisenhower, par exemple. Parmi ses sujets: le Pape, Pierre-Élliot Trudeau, Jackie Kennedy, La Reine Élizabeth, le Prince Charles ou l’acteur Dean Martin et bien d’autres.

Mais son œuvre majeure, c’est celle réalisée pour le centenaire de la Confédération canadienne en 1967:

Tapis de Chéticamp
Tapis du Centenaire

La scène centrale représente la signature des documents créant la Confédération canadienne et elle est entourée de moments et de lieux marquants de l’histoire du pays et de portraits des divers premiers ministres canadiens. Le tapis mesure 2 mètres par 3 mètres. Il comporte 516 couleurs de laine et l’artiste a utilisé 11 kilomètres de laine pour placer ses 1 750 000 points.

Le tapis au cinéma

Tapis hooké

En 1986, le cinéaste et ami de l’Heure de l’Est, Phil Comeau, décida de faire du tapis de Chéticamp le sujet d’une de ses premières œuvres, un cour métrage intitulé « le Tapis de Grand-Pré » d’après un conte de Réjean Aucoin (de Chéticamp) et de Jean-Claude Tremblay.

À cette occasion, Henriette Aucoin, réalisa cette tapisserie, au centre du film.

Une façon d’honorer ces générations de femmes – et n’oublions pas de le préciser de quelques hommes – qui ont fait, de ce qui était à ses débuts un artisanat utilitaire, une expression artistique à part entière.

 

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7 comments

  1. C’est toujours merveilleux de se rappeler cette formidable réussite des Acadiennes de Chéticamp si bien présentée au musée des Trois Pignons. Je n’oublierais jamais Elizabeth Lefort que j’ai eu le bonheur de connaître et de visiter chez elle à quelques reprises. Une femme extraordinaire avec qui j’ai ressentie une connection instantanée et très forte. Comme si on c’était toujours connue. J’ai eu le bonheur qu’elle produise un tapis pour moi une année avant son départ, une explosion de fleurs et de couleurs. Un petit trésor que je chérie beaucoup.

  2. Merci pour ce magnifique reportage, bien trop court à mon goût de brodeuse et tricoteuse. C’est vraiment très intéressant, merci Françoise Anne-Marie

  3. J’ai grandement apprécié cet article portant sur les tapis hookés de Chéticamp. Je ne connaissais pas cet art typique de votre région. Je constate, d’une part, que la récupération n’est pas une mode récente, elle existait déjà au début du siècle et, d’autre part, il y a toujours une âme d’artiste qui sommeille en nous. Il faut juste lui donner l’occasion de s’éveiller et de s’exprimer. Bravo à toutes ces femmes qui perpétue cet art.

    Une lectrice de Montréal, Québec

  4. Je ne connaissais pas cette technique qui n est ni du point de croix ni du tissage ni de la tapisserie.
    Avez-vous d autres modèles de tapis plus contemporains.
    En fait, ce que vs présentez ressemble plus à des tableaux. Certaines créations sont elles sur le sol ?
    Bravo aux artistes

    1. Vous pouvez aussi visiter la page Facebook des Hookeuses du Bor’de’lo, un groupe de « hookeuses » (et un « hookeux ») du sud-est du N.-B.

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