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phare historique

Quand Virginia Woolf a écrit “la promenade au phare” elle ne pensait certainement pas au phare du Cap Race! D’abord parce que ce n’est pas la porte à côté et puis, parce que, même par beau temps, ça décoiffe! Pourtant l’endroit vaut le détour.

Vous souvenez-vous de notre expédition à Mistaken Point? Eh bien, c’est sur le même chemin. Il suffit de continuer encore plus loin, sur une route caillouteuse, pendant environ 10 minutes (en voiture), dans une solitude désertique!

Un cap important

phare historiqueSi j’ai décidé de “pousser” la visite jusqu’au Cap Race, c’est parce que depuis mon enfance, à Saint-Pierre et Miquelon, j’en avais toujours entendu parler: tel navire était perdu “au large du Cap Race”, tel coup de temps y était situé, beaucoup de brume semblait y avoir élu domicile, bref, une grande partie des aléas de mon existence îlienne et maritime semblait centrée autour de ce cap, mythique pour tous les navigateurs de l’Atlantique Nord.

Le “pilote de Terre-Neuve” le nomme Cap de Raze et le décrit ainsi, en 1754: “… une pointe plate et peu élevée, avec un petit îlot ou rocher noir qui est détaché devant lui. La terre, aux environs de ce cap, est une terre basse…”

C’est tout à fait ça, mis à part l’érosion qui continue de faire son oeuvre et qui a modifié quelque peu le paysage. Et plus on se rapproche et plus on a l’impression de toucher au bout du monde.

En 1754, il n’y avait pas de phare au Cap Race, il a fallu attendre 102 ans pour qu’on le construise, ce qui en a fait, tout de même!, le premier phare sur l’Île de Terre-Neuve.

Quelle histoire!

Si le “Pilote de Terre-Neuve” commence par “Instructions pour naviguer sur la côte méridionale de Terre-Neuve, depuis le Cap de Raze jusqu’au Cap de Raye”, c’est que le Cap Race est bel et bien la première pointe de terre nord-américaine à apparaître à la fin d’une traversée de l’Atlantique Nord.

Imaginez le soulagement des milliers de capitaines, de marins et de passagers, abrutis par des semaines de mer, en apercevant le cap: enfin! l’Atlantique était franchi, on devait voir les premiers oiseaux. Le cap signalait l’entrée dans le détroit de Cabot, ça sentait la terre ferme.

Naufrages!

Si la colonie britannique choisit d’y construire un phare au plus vite c’est, bien sûr, parce que le cap était un lieu stratégique pour les navigateurs, mais aussi parce que les eaux qui l’entourent sont particulièrement dangereuses!

phare historique

Gravure par M. Jackson pour le Illustrated London News, 24 août 1861

C’est tellement vrai que le premier gardien de phare, William Haley, son épouse et un assistant étaient installés au Cap Race depuis dix jours, au début de l’hiver 1856, lorsqu’ils assistèrent, la veille de Noël, au naufrage du SS. Welsford. L’histoire raconte qu’ils réussirent à sauver quatre personnes. 22 malheureux n’eurent pas cette chance.

Pour donner un ordre d’idée, on estime qu’il y eut 94 naufrages au large du Cap Race entre 1866 et 1907, faisant plus de 2000 victimes!

Gardiens de père en fils

Crédit photo: Parcs Canada

En 1874, Patrick Myrick, natif de Saint-Jean de Terre-Neuve, s’installe au phare du Cap Race. Ainsi commence “une longue lignée familiale de gardiens qui n’a pris fin qu’en 2007 avec la retraite de John Myrick” (C’est une plaque interprétative du site qui le dit).

Et le travail n’était pas de tout repos! On dit que le premier phare était à ses débuts éclairés à l’huile de phoque, plus tard par les vapeurs de kérosène. Reste qu’il fallait, toutes les trois heures environ, se livrer à des manœuvres épuisantes pour alimenter la lumière par un système de balancier d’une lourdeur imposante.

 

Et puis, il fallait s’occuper de la corne à brume, tout aussi essentielle pour les navigateurs que le phare. Elle était alimentée au charbon et on rapporte que rien que pour le mois d’août 1882, il fallut en pelleter 26 tonnes pour la faire fonctionner!

“Via Cape Race”

Très vite, le gardien de phare et sa famille eurent de la compagnie. En effet, le Cap, premier lieu de contact nord-américain pour les navires transatlantiques, donna naissance à une première entreprise pour le moins surprenante.

phare historique

L’organe de presse américain, Associated Press (AP), décida d’y placer du personnel pour recueillir et diffuser les nouvelles d’Europe avant tout le monde.

Comment? AP réussit à convaincre des compagnies de navigation transatlantique de prendre à leur bord des contenants scellés remplis des dernières nouvelles du monde. Un vigile de l’AP, installé en permanence au Cap Race, veillait l’approche des navires. Lorsque, par un système de sémaphore, un navire signalait qu’il avait des nouvelles “fraîches”, le vigile alertait l’équipage du canot à moteur de l’AP qui se dirigeait vers le navire. Un marin jetait alors les contenants par dessus bord et les marins du canot les récupéraient.

Une fois à terre, un opérateur télégraphiste rédigeait les nouvelles et les envoyait à New York avec la mention “Via Cape Race”. Cette pratique dura jusqu’en 1866 lorsque le câble transatlantique devint pleinement opérationnel.

Début de siècle mouvementé

Après le télégraphe et le câble transatlantique, ce fut au tour de Marconi de prendre position au Cap Race avec sa télégraphie sans fil.

En 1904 (trois ans seulement après avoir émis le premier signal sans fil de Signal Hill à Saint-Jean de Terre-Neuve), il y installa une station de TSF, dont on peut visiter aujourd’hui la réplique. Opérateurs, télégraphistes vinrent ainsi se joindre aux résidents du Cap.

En 1906, on entama la construction du nouveau phare – celui qui sert encore aujourd’hui – une prouesse pour l’époque puisqu’il est réalisé en béton armé. Installé à 29 mètres de hauteur, son feu, généré par une lentille Fresnel hyper-radiante, était, à l’époque, parmi les plus puissants au monde, visibles à 25 milles.

Je suspends ici le récit pour rapporter un détail amusant:

Le phare de 1856, construit en fer, avait été amené à Terre-Neuve directement d’Angleterre et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il était solide!! Enlevé du Cap Race, il fut envoyé, en 1907, à Money Point, au Cap North, Nouvelle-Écosse, où il signala l’entrée du Golfe du Saint-Laurent jusqu’en 1980, soit 73 ans de bons et loyaux service de plus. Décidément indestructible, il a ensuite été offert au Musée des sciences et de la technologie du Canada où il trône encore aujourd’hui. Avouez que c’est tout un destin!

Mais retournons au 7 octobre 1907, année de l’inauguration du tout nouveau phare. Tant qu’à faire, on inaugure aussi une nouvelle corne de brume, imposante, puisqu’on pouvait l’entendre à 20 milles à la ronde!

Pour alimenter tout cela, ce sont des tonnes de charbon, puis de diesel (entre autres marchandises) qui doivent être amenées sur le site, par la mer! et qu’on hisse tant bien que mal avec l’aide de palans et de chevaux.

Le Titanic

phare historique

Le 14 avril 1912, le télégraphiste du Cap Race, Walter Gray, entre en contact avec le Titanic. Jack Philips, opérateur sur le navire, lui transmets des messages de ses passagers pour qu’ils soient envoyés à New York.

Soudainement, le ton change et ce sont des messages de détresse qui lui parviennent. Les opérateurs du Cap Race s’empressent d’alerter tous les navires dans les environs pour qu’ils se portent au secours du Titanic. Vous connaissez la suite…

Encore aujourd’hui

phare historique

Crédit photo: Edge of Avalon

Le site du Cap Race a continué à évoluer avec les nouvelles technologies puisqu’une station Loran C y a été établie dans les années 60.

Maintenant l’internet, la géo-localisation, les radars et autres technologies ont pris le relais, mais en partie seulement.

Le phare et à la corne à brume continuent inlassablement leur travail, car la mer est toujours aussi difficile, les récifs tout aussi traîtres et la brume… toujours aussi épaisse!

Le phare de Cap Race

 

 

 

 

Françoise Enguehard

Native de Saint-Pierre et Miquelon, Françoise est établie à Saint-Jean de Terre-Neuve depuis plus de quarante ans. Journaliste (anciennement à Radio-Canada, aujourd’hui chroniqueuse pour l’Acadie Nouvelle) , auteure reconnue, bénévole de la communauté francophone de l’Atlantique (Présidente de la Société Nationale de l’Acadie de 2006 à 2012 et de la Fondation Nationale de l’Acadie depuis 2014), elle connaît intimement la région de l’Heure de l’Est, ses gens et les défis qu’ils relèvent au quotidien. Femme d’affaires, elle dirige VIVAT Communications, une firme spécialisée dans la traduction et les communications.

8 Comments

  • Lucie LeBouthillier dit :

    Mais c’est fascinant, quel bel article! Je ne connaissais pas cette histoire. Merci Françoise, comme à l’habitude tu remplis si bien ta mission de nous faire découvrir notre coin de pays qu’on croit si bien connaître.

  • Louis Cozan dit :

    Merci à Françoise Enguehard de nous rapporter cette belle histoire de phare, et merci à vous, heure de l’Est, que je découvre.

    Louis, ancien gardien de phare en Iroise, à la pointe de la Bretagne, dernière terre et derniers feux que voient les marins qui vont vers vous !
    Amicalement.

    • Françoise Enguehard dit :

      Bonjour Monsieur Cozan et merci! Je suis très touchée que vous nous contactiez, d’un phare à l’autre si on peut dire… Je vous invite à vous abonner à notre magazine (c’est gratuit!) pour ne rien manquer de ce qui se passe de ce côté-ci de l’Atlantique. Et, dans nos archives, vous trouverez bien d’autres articles sur les phares de nos régions… Bien amicalement, Françoise

  • dugué marie agnès France dit :

    article passionnant. il permet de constater comment le travail de ces personnes était fastidieux pour faire fonctionner ce phare
    informer le monde et surtout sauver de nombreuses personnes.
    j’ai beaucoup aimé lire tout cela.
    merci

  • Luberry Michel dit :

    Très intéressant,merci Françoise.

  • Bourgeois -Théault Anne-Marie dit :

    Très intéressant, je ne connaissais pas du tout ! Merci pour cette info.

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